Mais comment fait-on, se demandent les lecteurs pétronillesques les plus curieux, pour partir au Québec, comme ça, hein, Pétronille ? C'est pour répondre à cette question palpitante et pourtant pleine d'intérêt que Pétronille écrit aujourd'hui. Pour que le lecteur sache que le parcours est semé d'embûches et que, comme dans les meilleures aventures d'Ulysse ou d'Indiana Jones (c'est au choix), seuls les plus braves et les plus rusés s'en sortiront. Car les démarches administratives commencent par l'élaboration d'un dossier de Demande de Certificat de Sélection (DCS pour les intimes qui se la pètent un peu sur les blogs de conseils aux futurs immigrants, et qui aiment à parler par sigles, histoire de bien vous faire sentir que vous n'êtes qu'au tout début du chemin, misérable vermisseau que vous êtes).
Ce dossier comporte tous les renseignements les plus essentiels sur vous, maudit français qui souhaitez gagner l'Amérique. Vous êtes donc priés de retrouver tous vos diplômes, sans oublier la totalité de vos notes depuis le baccalauréat (à l'étape 2, on vous demandera vos notes depuis le CP, sachez-le). C'est ainsi que vous débarquez, roulant de grands yeux effarés, chez votre mère, qui vous a préparé des tomates farcies pour fêter votre retour de fille prodigue. Le dimanche en famille, une fois n'est pas coutume, ne consistera donc pas en un long repas arrosé de bon vin à base d'anecdotes désopilantes sur les moments les plus humiliants de votre enfance, racontés d'une voix chevrotant d'émotion par une Tante Suzon pompette qui finira par s'endormir le nez dans la tarte aux myrtilles. Cette fois, vous passez l'après-midi à retourner les tiroirs à la recherche de votre diplôme de DEUG (ben oui, ça s'appelait encore comme ça, de mon temps), que vous finirez par retrouver parmi les recettes de cuisine, entre la terrine de saumon et le kouign-aman (note : pour un bon kouign-aman, prenez du beurre, roulez dans le sucre, et vous êtes bons).
Reste à récupérer les notes. Là, c'est une autre affaire. Vous vous rendez pimpante et sifflotant gaiement à votre ancienne université, votre petit laïus tout prêt. Vous arrivez devant le service de la scolarité, qui est devenu le service courrier. Ah. Le monsieur du service courrier daigne lever la tête de son sudoku pour vous signaler qu'il n'existe plus de service scolarité, ça a été remplacé par un nom plus pompeux, et ça se trouve dans un autre bâtiment, à l'autre bout de la ville, pour faire plus chic, genre grande université digne de rivaliser avec l'illustre Sorbonne. Ca commence à vous chatouiller le long de la colonne vertébrale, parce que la Sorbonne, vous en avez soupé, et vous craignez de vous retrouver à nouveau quelque part dans une page d'Astérix Légionnaire (en pire, parce que vous ne pouvez baffer personne...). Arrivée dans le fameux service de scolarité qui n'ose dire son nom, vous exposez votre requête à une dame se livrant furieusement au sudoku (décidément), qui refuse tout net de vous donner vos notes, parce qu'aucun duplicata ne peut être fourni. Vous auriez donc du coudre vos relevés de notes dans la doublure de votre manteau, telle une espionne du XVIe siècle, pour être sûre de ne pas les perdre (lecteurs étudiants, vous savez ce qu'il vous reste à faire). Après moult discussions animées, et après que vous ayez menacé d'éclater en sanglots, là, au-dessus de son sudoku, la dame accepte "mais c'est bien pour vous faire plaisir, hein" de vous réimprimer vos notes.
Bon, maintenant que vous avez tout ça, il faut encore faire des photocopies certifiées conformes. Qu'à cela ne tienne, vous motivant en faisant défiler mentalement des images d'orignal, de caribou et de castor (oh les jolis clichés sur le Québec...), vous prenez votre pile de documents (10 ans de fac, ça laisse des traces paperassières...) sous le bras et filez à la mairie de votre arrondissement, grand bâtiment vide et terne d'une tristesse à pleurer. Bien sûr, l'ascenseur est en panne, on voit même des fils qui dépassent, alors vous voilà bonne pour monter trois étages à pied. Le monsieur ne fait même pas de sudoku., mais par contre il a l'étrange manie de s'adresser exclusivement à vos seins (qui ne lui en demandaient pas tant). Il leur explique gentiment que ça n'existe plus, les copies conformes, avant d'ajouter avec un sourire qui se veut séducteur (en réalité, un petit rictus crispé) "sauf pour l'étranger, bien sûr". Ca tombe bien, c'est pour le Québec. Il lève un sourcil intéressé et demande à mes seins, en imitant (mal) l'accent québecois, s'ils pensent pouvoir supporter l'hiver. J'hésite entre rire nerveusement ou partir dans un éclat en cassant un truc (chose que j'ai toujours rêvé de faire - en vain). Finalement je lui tends mes 60 feuillets à authentifier. Et c'est parti pour des heures d'attente car, après avoir comparé toutes les copies aux originaux (et émis quelques commentaires sur mon 2e prénom, mes diplômes, ma date de naissance et j'en passe), le voilà qui sort l'arme du crime : les tampons.
Oui, lecteur, tu as bien lu : LES tampons. Car les mairies parisiennes, contrairement au commun des mortels à savoir les péquenots de province, ne disposent pas d'un tampon unique "certifié conforme". Non, c'est beaucoup plus sophistiqué (et long). Si long que j'ai eu le temps de ronger mes 10 ongles, de me réciter mentalement la liste des présidents américains depuis la fin du XVIIIe siècle et celle des surnoms des rois de France depuis Louis le Pieux.
Car l'employé de mairie parisienne doit appliquer 3 tampons par photocopie. Le 1er est le classique "certifié conforme", pas la peine de revenir dessus, on a compris. Le 2nd signale que le maire n'a pas pu signer en personne (tout occupé qu'il était à choisir la meilleure couleur qui soit pour les Vélib') mais que c'est tout comme. Le 3e, enfin, porte la mention "pays :", car le monsieur doit ensuite religieusement écrire "Québec" à la main en face (des fois qu'en réalité je sois une ignoble fraudeuse qui ferait faire une copie conforme pour la France). Une fois qu'il a écrit "Québec" et signé 60 fois, les gens qui attendent derrière moi sont tous morts sur leurs sièges, la bouche ouverte. Moi-même je me repère quelques nouveaux cheveux blancs.
C'est là que passe une autre employée qui jette un coup d'oeil furtif à mes papiers, se fige et pousse un râle horrifié : "mais qu'est-ce que c'est que ça ???" hurle-t-elle en brandissant la copie du livret de famille parental où je figure glorieusement comme première née. "Il est in-ter-dit de certifier conforme des papiers d'état civil !!!" hurle-t-elle avant de déchiqueter rageusement les papiers que j'ai attendus pendant des heures sur ma chaise de plastique froid. Tenez-vous le pour dit, lecteurs.
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