Pour mon travail, je suis parfois amenée à dormir dans des hôtels à petit budget (un indice qui prouve que je ne suis pas top model…), essentiellement situés aux abords des gares, et qui portent tous des noms exotiques de type : « hôtel de la gare » ; « hôtel de la place de la gare » ; « hôtel gare centrale ». J’aime bien, ça évite les confusions.
Comme j’arrive tard le soir, je suis donc amenée à entrer en contact oral avec deux catégories bien distinctes de personnes :
- le chauffeur de taxi
- le veilleur de nuit de l’hôtel
Il y a différents genres de chauffeurs de taxi et je tiens à dire ici que 99% d’entre eux sont des gens charmants, aimables, polis, gentils, serviables, sans qui je serais condamnée à traîner ma carcasse vaseuse malmenée par les retards SNCF sur mes petits pieds fatigués pendant des kilomètres dans une ville inconnue et souvent un peu glauque la nuit avec pour seule arme une valise à roulettes qui fait sur le pavé un bruit que ne renierait pas un Airbus en train de décoller. Qu’ils soient ici remerciés (les chauffeurs, pas les Airbus).
Mais, évidemment, les cieux n’étant pas cléments avec moi, je me coltine souvent le 1% restant. A savoir : - le fumeur compulsif qui s’allume une clope pendant que la première fume encore allègrement dans le cendrier
- le chanteur de disco qui pointe un doigt en l’air au rythme des hululements d’Imagination (à toutes fins utiles, je rappelle aux lecteurs qu'il est une heure du matin et que je sors de plusieurs heures de train)
- le colérique qui veut à tout prix débattre, là, à une heure du matin, de sujets aussi délicats que le génocide arménien, le conflit israélo-palestinien, la canonisation de Jean-Paul II, les sans-papiers, les SDF, les contrôleurs fiscaux…
- l'indélicat qui n’a pas de monnaie et empoche mes 30 euros quand la course en valait 21,50
- l’ami des bêtes qui te demande de ne pas prendre trop de place pour ne pas réveiller son berger allemand prénommé…je vous le donne en mille…Rex, qui ronfle sur la banquette arrière
Quant aux veilleurs de nuit, si la plupart sont extrêmement gentils, j’ai eu la chance de rencontrer la perle rare, le veilleur de nuit à 10 000 dollars, celui que les autres pays nous envient. A peine suis-je entrée dans le vestibule de l’hôtel à 2 heures du matin, épuisée par six heures de train assise en face d’une famille nombreuse braillarde à fort potentiel migraineux, les cernes violacées, le teint fadasse, la tronche en biais, le manteau de traviole, croulant sous le poids de mon sac à dos géant qui donne à mon ombre l’allure d’un Quasimodo des temps modernes, qu’il me siffle de manière qu’il croit flatteuse. Je n’ai pas eu le temps de dire mon nom que déjà il me complimente en précisant quand même que j'ai les cheveux teints et que lui n'aime pas ça, il trouve que ça fait troupeau, ces femmes qui se teignent les cheveux au lieu de garder leur couleur naturelle, et qu'elles se jetteraient sous un pont si on leur disait de le faire.
J'encaisse (Tiens, mes doigts se crispent autour de la poignée de mon sac).
Il m’accompagne à ma chambre et me la fait visiter. Etonnant quand on sait qu’elle se compose d’une petite pièce de 6 m², avec un lit et une tablette de bois pour tout meuble. Des fois que je me perde... Une heure plus tard, il téléphone dans ma chambre pour savoir si je suis bien installée et en profite pour me réciter son CV, agrémenté de la longue liste de toutes ses lectures intellectuelles depuis le 5 juillet 1986, date à laquelle son monde a basculé quand Mme Lourdingue, sa prof de français de 4eB, lui a fait découvrir les joies insoupçonnées de la lecture de Jean-Jacques Rousseau. Quand il raccroche, je dors, la joue plaquée contre la moquette du mur et la bouche entrouverte.
Cet état de béatitude ne dure hélas que quelques minutes puisqu’une sonnerie stridente se met à retentir dans le couloir, et il se passe quelques instants avant que je comprenne qu'il teste les nouvelles sonneries de son téléphone portable. Au bout de 25 sonneries, quand je réalise qu'il peut y passer le nuit, je surgis comme une furie, vêtue de mon pyjama en pilou (mais tu peux m’imaginer en nuisette de soie sauvage rouge, lecteur, si le cœur t’en dit) et lui signale que je me lève dans 4 heures et que je suis épuisée. A quoi le veilleur de nuit me répond que si j’étais vraiment aussi fatiguée que je le prétendais, aucun bruit ne pourrait m’empêcher de dormir… !
Voilà une aventure édifiante et parabolesque à méditer.
Je devais rester 3 nuits, je me suis enfuie avec armes et bagages (enfin, surtout bagages car si j’avais eu une arme, cet homme ne serait plus de ce monde aujourd’hui, et le téléphone non plus) le lendemain matin.
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