Tout être humain branché qui se respecte, à plus forte raison s'il vit à Paris, se doit d'ouvrir de grands yeux extatiques quand on prononce devant lui les mots suivants "rugby", "coupe", "all blacks", "chabal" et autres termes du champ lexical du rugbyphile. A Paris, tout ne vibre que rugby. Les gamins balancent de mini ballons ovales dans les eaux troubles des bassins du Luxembourg. Les parisiens blasés enjambent des supporters à fort potentiel éthylique ronflant bras en croix et kilt de travers au beau milieu de la rue de Rivoli. Les parisiennes moins blasées tirent brutalement le bras de leur amoureux qui fait une pause devant chaque bistrot pour voir où en est le score. Les branchés de tous bords arborent les couleurs de leur pays préféré et se font des rugby parties au cours desquelles les hommes enchaînent les "oh essai !!!" tandis que les femmes commentent le physique des joueurs. Les téléviseurs des gares font défiler de petites anecdotes désopilantes sur les pays en compétition pour vous faire patienter tandis que votre TGV a 1h15 de retard. Les quais du métro, les devantures des cafés, les vitrines des magasins dégueulent des affiches politiquement correctes de type "le rugby, c'est beau si on se respecte tous les uns les autres" ou encore "le rugby, c'est fort comme la solidarité" et autres messages christiques un peu douteux.
Alors que Pétronille peut bien vous l'avouer, lecteurs, au risque d'effarer ses copines parisiennes : elle ne comprend rien au rugby. On a bien essayé de lui expliquer les règles de base (d'ailleurs, "on" ne connaît pas bien toutes les subtilités non plus...), qu'elle a progressivement assimilées, mais elle a du mal à arracher tous ses vêtements de joie quand un essai est marqué (ça finirait par coûter cher, en plus). Surtout qu'elle n'est pas spécialement sensible aux muscles des joueurs, qui auraient tendance à lui foutre un peu les boules, quand même, et à lui rappeler feu son Ken en plastique, le corps carré et le regard vide, avec des petits trous dans sa tête artistiquement réalisés par les canines du chien. Bien sûr, elle jette un oeil quand même, parce que sa copine Paloma, ancienne grande consommatrice de joueurs de rugby du temps béni (selon elle) de ses études dans le Sud, lui a expliqué un soir de beuverie les différences flagrantes existant entre les cuissots des gars de première, deuxième ou troisième ligne ("ben oui, nouille - elle aime bien m'appeler nouille - ils font pas le même effort physique").
Pétronille n'est pas contre, bien sûr, un bon petit match dans un pub tout cosy, le menton délicieusement chatouillé par un délicat fumet de fish and chips et les papilles joyeusement réveillées par une bonne bière au gingembre (si si). Elle ne crache pas non plus sur le plaisir de partager des moments d'intense félicité avec de joviaux irlandais ou de joyeux écossais qui chantent à tue-tête en levant bien haut leur Guinness tout en embrassant tout le monde (oui, ils peuvent faire tout ça à la fois). D'autant qu'il faut bien reconnaître qu'au moins, au rugby, il y a quand même un peu plus d'animation qu'au foot ; ça court dans tous les sens ; ça saigne ; ça se tape dessus ; ça marque des points toutes les cinq minutes, bref, il se passe des choses, ça change...!
Mais elle ne peut pas s'empêcher de se demander si les gens s'exciteraient comme ça pour des compétitions et événements intéressant d'abord des filles. Est-ce qu'on en ferait des affiches dans le métro ? Est-ce que les hommes feraient semblant de s'y intéresser pour plaire à leur chère et tendre ? Est-ce que les télévisions les diffuseraient en prime time, hein, dites, franchement ?
Voilà pour l'avis pétronillesque et néanmoins hautement constructif du jour.
*Note : la citation du titre a été honteusement volée sur un blog regorgeant de citations rugbyesques : http://nicerugbyfeminin.canalblog.com/archives/les_citations_du_rugby/index.html
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