Ainsi, aux temps anciens où elle était étudiante et où les prix s'affichaient encore en francs, Pétronille comptait en escalopes de poulet (la principale source de nourriture pétronillesque à l'époque, ce qui est plutôt admirable dans la mesure où, comme chacun sait, l'étudiant lambda a des goûts italiens qui ont plutôt tendance à le porter vers la surconsommation de pâtes et de pizza).
A l'étal de la grosse Madame Maurice, au beau milieu du marché, l'escalope de poulet fermier se négociait environ 10 francs (ah, c'était le bon temps - soupir). Aussi, quand Pétronille devait pourvoir à une dépense, elle se demandait de combien de jours de viande elle allait se priver (merci d'essuyer une larme compatissante).
Plus tard, devenue un membre éminent de l'Education Nationale (mais si, mais si !), et en tant que tel pourvue d'un salaire (ce dont se félicita la SNCF, qui en récupéra un bon tiers, qu'elle mit probablement à profit en augmentant la dame qui prévient langoureusement les passagers que leur train aura deux heures de retard, ou a carrément disparu dans la nature).
Changeant de standing, elle se mit donc à compter en billets de train pour Florence.
Par exemple (exemple pris totalement au hasard), quand elle dut se rendre à Strasbourg pour une soirée entre amis et qu'elle découvrit les tarifs du nouveau TGV Est, après avoir cru à une bonne blague, elle finit par se demander si elle ne ferait pas mieux d'empaqueter rapidement une petite robe et des lunettes de soleil et de filer directement à la gare de Bercy direction l'Italie, le chianti, le caffè latte et les ocres de Ghirlandaio.
Et quand son propriétaire refusa de changer le panneau électrique de la chaudière, la condamnant au choix cornélien de
1) se laver à l'eau froide (c'est bon pour la circulation, mais pas pour l'hygiène à long terme, la motivation s'émoussant vite)
ou
2) faire venir elle-même un plombier,
elle réalisa qu'elle pourrait emmener toutes ses copines faire la bringue dans l'Oltrarno pour le prix que lui demandait le chauffagiste rien que pour se déplacer et faire un devis.
Mais depuis qu'elle vit dans le 16e arrondissement, Pétronille a trouvé son maître.
A preuve cette phrase, entendue dans la queue à la caisse du supermarché, prononcée par une dame orange (mais, vous l'aviez déjà deviné), pourvue d'un incroyable chignon méché de blond cendré et d'une paire de spartiates dorées [au cas où vous croiseriez une personne vaguement orangée dont le teint ne vous permette pas à coup sûr de reconnaître en elle une digne habitante du 16e, regardez donc ses pieds : la spartiate dorée ou argentée est le nouvel indice du moment pour les reconnaître].
Discutant très fort de choses et d'autres avec son amie (spartiatée également), elle aborde soudain le sujet de ses couronnes dentaires, sujet palpitant s'il en fut pour les pauvres mortels comme Pétronille qui se coltinent les courses à l'heure de pointe (et un peu culpabilisant quand on est en train d'acheter des caramels).
C'est avec un rire franc découvrant toutes ses dents (que nous savons à présent être fausses) qu'elle déclara :
"Tu te rends compte, j'ai trois sacs Vuitt*n dans la gueule !" (très chic).
Pétronille a décidément du chemin à faire pour devenir un vrai membre à part entière de son quartier.





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